mercredi 19 avril 2000

La Maison Verte


La Maison Verte, protégée au titre des Monuments historiques, est l’œuvre conjuguée de l’architecte Auguste-Georges Dubois, du sculpteur André Laoust et du céramiste Emile Muller. Son style éclectique, typique de la fin du XIXe siècle, déploie en façade des ornements uniques de grès émaillé.

 

Historique

Par Gilles Maury, Président de la Société d’Émulation de Roubaix, Architecte et Docteur en histoire

 

Située au 28 rue Foch, anciennement rue Neuve, la « Maison Verte » ou « Villa Dubois » détonne toujours dans le paysage urbain de Roubaix. Aujourd’hui isolée, elle se détachait jadis d’un front de rue composé de petits commerces et d’immeubles d’entreprises, sa couleur verte nuancée de turquoise contrastant avec la brique ou les enduits ordinaires.

 

Une demeure manifeste ?

La singularité de la Maison Verte s’explique en partie par le contexte de son édification. Elle est en effet la première œuvre d’importance du jeune architecte Auguste Georges Dubois (1860-1946), qui vient d’achever sa formation à l’École des Beaux-Arts de Paris. Diplômé en 1891, Auguste est issu d’une famille réputée de menuisiers industriels de Roubaix, les Dubois-Desrousseaux, spécialisés dans les persiennes. Dès son retour dans sa ville natale, Auguste est domicilié dans l’immeuble jouxtant l’entreprise, rue Blanchemaille.

 

La demande de permis qu’il dépose en mairie le 14 juin 1893 précise que la construction est à son nom et remplacera une maison dont il est propriétaire et qu’il compte démolir. Ceci crée les conditions d’une totale liberté de conception.



La frise qui couronne la façade, avec ses cartouches annonçant fièrement l’année de la construction peut se lire comme l’affirmation du savoir-faire d’un jeune architecte, ou un acte de fierté. L’ensemble de la façade, marqué par l’usage exclusif d’une brique émaillée, est très exceptionnel à Roubaix et rare dans la métropole. Auguste a donc cherché à se singulariser avec une façade « affiche », manifeste de ses ambitions architecturale et esthétique.


 

Si la couleur est audacieuse, le répertoire décoratif est quant à lui tout à fait dans la norme. Les motifs de la frise, comme les linteaux décoratifs avec leurs trophées et mascarons, sont tous d’inspiration Renaissance ; les personnages ailés renvoyant à nombre d’exemples de cette période. Le bois tourné des lucarnes ou le travail subtil du métal sont aussi typiques des années 1880-90 et se retrouvent dans les réalisations d’autres architectes du Nord (comme Albert Baert), dans la métropole comme sur la côte.

 

Des collaborations.

Pour la construction, il est fort probable qu’Auguste fera appel aux forces familiales. Les Dubois-Desrousseaux sont en effet en contact avec les Bayart-Vantroys, entrepreneurs généraux réputés de la ville (bien plus tard, la fille d’Auguste épousera d’ailleurs un Vantroys…). 


 

Pour la céramique dont l’omniprésence sur la façade promettait une belle référence pour le fabricant, Auguste fait appel à un des plus prestigieux céramiste français de l’époque : Emile Muller. Sans doute l’architecte a-t-il vu et apprécié ses réalisations pour l’Exposition Universelle de 1889. En s’attachant ses services, le jeune architecte démontre qu’il recherche la meilleure qualité. Le modèle des sculptures fut d’ailleurs fourni par André Laoust, célèbre artiste roubaisien formé également à Paris et qui avait l’habitude de collaborer avec les architectes locaux. Les génies ailés de Laoust pour la frise de la Maison Verte seront ensuite intégrés au catalogue commercial Muller, sans pour autant en nommer les auteurs.

Un intérieur conforme…

La décoration intérieure confirme les choix esthétiques de la façade éclectique. Le hall et la cage d’escalier présentent un ensemble de boiseries aux reliefs puissants, et d’un dessin évoquant très librement des exemples de la fin du XVIe siècle. On retrouve cette ambiance dans le salon principal donnant sur la rue, avec du chêne vernis au naturel. Les dimensions plutôt réduites de la parcelle et surtout sa forme en léger trapèze créent des biais que l’architecte masque habilement dans des placards, mais surtout compactent les dimensions des pièces principales. 

La salle à manger est ainsi une pièce étroite, richement ornementée dans un goût Louis XV, mais s’ouvre généreusement sur le salon par des portes coulissantes et articulées. 


… mais avec quelques surprises.

La petite véranda, très modifiée, a perdu vraisemblablement ses vitraux, qui, s’ils filtraient la lumière, avaient ici en outre l’utilité de masquer une vue bloquée sur une cour de service, la maison n’ayant jamais eu de jardin. Un écho de ses vitraux est encore présent dans la cage d’escalier. Il s’agit en fait de verres peints de motifs floraux, signés Avenet à Paris. Leur motif et la technique utilisée sont parfaitement représentatifs du goût éclectique des maisons bourgeoises de la fin du XIXe siècle.

La véranda est par ailleurs une pièce assez modeste, au carrelage atypique, qui dessert des toilettes, visiblement d’origine, curieusement voûtées en ogive, la clef de voûte trouée servant probablement d’aération, comme l’indique encore une petite buse en toiture.



Dans la cour, l’étroitesse de la parcelle oblige Auguste à articuler les volumes et les fonctions avec habileté. La cheminée de la cuisine devient ainsi un élément vertical très soigné, autour duquel tournent les façades arrières des communs ou des chambres, et vers laquelle convergent les corniches.


Une maison qui n’en fut jamais une…

Auguste fut son propre client, mais visiblement n’habitat jamais sur place. En tout cas, jamais dans les annuaires il ne fut domicilié à cet endroit. En fait, la maison semble être inoccupée entre 1894, année où s’achève la construction, et 1902 : les annuaires restent vides… En 1903 s’y installe M. Becue-Wastiaux, tailleur. La maison n’aurait donc jamais servi d’habitation même si elle avait été conçue dans ce sens. Il est vrai que la situation de cette rue très passante favorisait plutôt les bureaux et commerces et qu’en outre l’absence de jardin pouvait paraître préjudiciable à une vie domestique. 


Depuis, la Maison Verte a connu différents locataires et les étages furent transformés en appartements. Y ont ainsi séjournés des négociants en laine pour l’exportation dans les années 1930, des vendeurs immobiliers, des avocats… et depuis le printemps 2017, en rez-de-chaussée, Hugo Laruelle, artiste peintre.